Entretien avec Martin Bakero

 

 

 

 

 

Entretien avec


Martin Bakero



Pneumatique et Phonologie
 de l'atome poétique.

 

 

 


Aux confluences de la poésie
sonore et phonétiques, Martin Bakero bascule les limites du
signifiant. Sa poésie atomique compose et décompose l’alphabet
du souffle.

 

 


Comment vous vous présentez ?

Je me présente à l’envers RKB NRTM

Pour vous présenter plus amplement, vous faites actuellement de
nombreuses performances de poésie sur la scène parisienne, dont une
notamment qui a fait un certain fracas à Beaubourg en mars dernier.
La première question qui me viendra à l’esprit, ce serait de vous
demander comment vous concevez la poésie dans la littérature
contemporaine ?



Je dirais que c’est plutôt la poésie qui me conçoit. Ce n’est pas
vraiment moi qui la conçois. La poésie ne se restreint pas à la
littérature. Mais si la poésie est à concevoir aujourd’hui, elle
s’ouvre pour moi au domaine visuel, sonore et spatial. La poésie est
ainsi à percevoir comme une ouverture complète et sur plusieurs
champs, comme un fil conducteur entre plusieurs arts. La poésie
n’est pas seulement cantonnée à la littérature. Entre la projection
d’images et la projection sonore, les collages, l’imprimerie, les
blogs, les graffitis, les talismans, la poésie se joue des domaines
et s’ouvre à des nombreuses manières et combinaisons et ne se
confine plus à son support traditionnel du livre.

 

 

Est-ce la notion de performance pourrait englober ce mouvement de
création verbale par-delà une compréhension généralement formaté
dans le mot écrit ? La poésie serait-elle une manière de créer
d’autres visions du réel ? Reconnaissez-vous dans cette notion de
performance ? Comment voyez-vous l’abord ou la relation avec ce que
l’on considère comme communément réel ?

Ce sont deux questions très intéressantes qui concernent la
technique. Je sens l’écho d’Heidegger dans la question du réel. Mais
surtout, comment la poésie touche le réel ? La poésie est une voie
directe pour décrire ces attouchements qui peuvent prendre des
caractères terribles ou grandioses. La seule parole n’est pas
seulement d’espace pour décrire cet état. C’est pour ça que la
performance – la performance est un terme un peu ambigu- permet une
lecture de mise en acte poétique. Ce n’est pas seulement lire un
poème écrit dans un livre. C’est vraiment faire chair et le rendre
chair pour ses rapports réels à la poésie. C’est quelque chose qui
agit tout près du réel, qui l’entoure. Le réel c’est l’invisible et
l’inconnu mais on se cogne contre. Aristote en parlait déjà dans son
terme tukhè, dans cette consécution du réel. Et la poésie est
là pour habiller la nudité du réel.

 

 

J’ai assisté à plusieurs de vos performances, à la Maison
d’Amérique latine, au Centre Wallonie-Bruxelles comme au Centre
Pompidou. Ce qui est frappant quand on assiste à vos performances,
c’est l’importance de la syllabe, du mot complètement éclaté.
Généralement, la poésie mallarméenne met en avant l’affaire de mots.
Comment percevez-vous le mot et sa relation avec l’image, relation
prédominante dans la culture littéraire et poétique, et dans ce sens
qu’en est-il votre relation à la métaphore ?

 



Je voudrais ajouter à ce que j’ai dit précédemment. La poésie, ce
n’est pas habiller la nudité du réel. Je dirai plutôt que la poésie,
c’est déshabiller la nudité du réel. Dans cette tentative, les mots
sont comme des valises qui transportent la nudité du réel. Le fait
d’attaquer le mot comme unité atomique me donne des atours de
scientifique ou de physicien contemporain qui attaque l’atome pour
trouver les particules fondamentales. J’essaye d’attaquer les
syllabes dans le mot pour extraire les racines inconnues de ces
choses que nous pouvons appeler réel. Les Kabbalistiques juifs de
1200 au Sud de la France l’appelaient les Elohims.

 

 

Je vais maintenant vous poser une question sur vos filiations.
Parce qu’il y a toujours dans la relation à l’écriture des formes de
modèles ou des gens qui auraient pu déjà baliser un chemin. Ce qui
m’a apparu, c’est cette relation prégnante de la bouche dans
l’oralité de votre poésie. Je pense au poète roumain Gherasim Luca,
mais aussi à toutes les expériences que le dadaïsme des années 20 a
cherchées. On pourrait trouver une origine dans ce terreau-là, ce
que la figure d’Antonin Artaud a cristallisé à cette époque-là. Je
voudrais vous entendre sur votre regard et sur votre filiation avec
d’autres poètes. Vous êtes d’ailleurs un ami proche de poètes
contemporains comme Henry Chopin et Bernard Heidsieck.

 

 



Plutôt que de filiation des auteurs que vous avez mentionnés et que
j’admire beaucoup, je voudrais plutôt parler de lectures et de
rencontres. J’adore la manière dont Henry Chopin fabrique avec sa
machine à écrire des textes et transportent la poésie aux limites de
l’écrit, de la surface et du souffle. C’est quelqu’un que j’ai
rencontré et qui m’a touché. Pour Gherasim Luca, quand j’ai écouté
ses poèmes, je sentais l’oralité par le disque que la page imprimée
sur papier ne transmet pas dans son intégralité. Pour Artaud et ces
cris, cette manière dont il décompose justement les mots et qu’il
arrive à la recherche d’un corps sans organes, est merveilleuse. Il
essaie de pousser les limites d’un autre angle qui serait
sémantique. Les démarches des dadaïstes et les futuristes italiens,
dans lesquels je me reconnais, sont aussi indispensables.
Mais n’oublions pas d’autres comme les poètes du Moyen Age, tous les
artistes qui ont travaillé autour des emblèmes, des Carmina Figurata,
des carrés magiques, des talismans où ils permutaient les mots et
les lettres. J’apprends aussi des graffitis écrits dans la rue et
dans les métros. J’ai rencontré un poète du 4ème siècle avant J.C,
Simonide de Ceos, qui parlait des rapports entre la peinture et la
poésie. Il définissait la peinture comme une poésie silencieuse et
la poésie comme une peinture parlante. Parlons aussi des
calligrammes et les pictogrammes des Indiens sur les rochers. Les
journaux et les rencontres dans une journée composent peu à peu dans
mon imaginaire un poème ou des constellations de mots qui
s’articulent ou une idée qui me suit pour composer certains poèmes
ou canevas permutationnels de syllabes ou de mots, de silence ou de
souffle. Des artistes sont passés maîtres dans la composition des
silences, comme un John Cage ou d’autres qui ont une capacité
d’arranger l’espace et le clore dans un rien. Cette manière
d’articuler les silences, j’en suis assez admiratif.
Ce ne sont pas seulement des écrivains mais aussi des peintres comme
Yves Klein, des artistes visuels ou des artistes sonores dans leur
rapport à la musique concrète. La nature m’inspire aussi beaucoup.
Au moment où je prends ma douche le matin, cet état entre le sommeil
et l’éveil me donne des idées et des poèmes. Mais tous les gens que
vous avez nommés, je peux être considéré comme leurs fils.

 

 

Il faut peut-être aussi dire au lecteur de notre magazine que vous
avez fait plusieurs compacts disques de vos récitations. Ce rapport
désacralisé et re-sacralisé dans cette sorte de vocation, de
perfusion, d’élancement tout azimut de sonorités, n’est-ce pas non
plus une forme de recherche mystique de l’absolu ?

 



Mystique, c’est possible. Nous pouvons parler d’une dimension
certaine de mystique dans le sens où nous arrivons à trouver l’Autre
et que la raison ne peut vraiment toucher. Les raisonnements et plus
particulièrement de la philosophie, peuvent amener à certains types
de pensées qui, à long terme et à court terme, peuvent donner une
certaine joie de vivre, une sorte de gaya scienza. Nietzsche
est un très bon exemple pour nous montrer comment il passe à la
poésie pour décrire des choses que nous pouvons qualifier de
mystiques. Si on a une large vision des phénomènes mystiques, mais
il s’agit d’une mysticité laïque et épicurienne à la Lucrèce qui
cherche à être touché du réel. J’ai rencontré des poètes
Kabbalistiques comme Joseph Gitakilla ou Abraham Aboulafia qui
cherchaient Dieu dans la décomposition syllabique des mots, la
permutation dans un état de prières et de transe. Mais cette
transe-là, ce n’est pas de la religion. Nous pourrions l’appeler
mystique, mais je ne sais pas très bien ce que veut dire ce mot
mystique
.

 

 

Ce qui est intéressant dans votre parcours, vous vous ne
définissez pas uniquement en tant que poète si nous pouvons dire de
quelqu’un qu’il puisse se définir par une fonction et qui plus est
la fonction du poète par rapport à nos appréhensions. Dans la vie de
tous les jours, vous êtes aussi quelqu’un qui travaillez énormément
le psychique. Beaucoup de relations de littérature au XXème siècle
se sont basées sur la recherche de l’individu et de l’intime que
Freud a découvert au grand public. Quels sont vos rapports entre
votre métier de psychiatre pour l’enfance et le mot ?

 



Ce sont des vases communicants. La psychothérapie et le travail
thérapeutique sont une des applications pratiques de la poésie. La
psyché humaine agit par métaphores, métonymies et par mouvements
linguistiques. Faire de la poésie m’aide au travail de la cure pour
les enfants et les adultes. Je suis surtout spécialisé sur la
psychose et la rupture avec la réalité. Aidés de la poésie, mes
patients psychotiques peuvent construire un pont et une nouvelle
réalité. Cette capacité  » créationniste  » de la poésie nous est
fondamentale pour tout travail psychique.

 

 

 

Vous n’avez pas toujours écrit en français ? Votre recueil Philtre est paru aux éditions Maelström en 2005. Mais si je me
trompe, vous en avez écrit beaucoup plus en espagnol. Dans ce
dernier recueil, vous parlez d’ écrire avec le vent, avec l’herbe,
avec l’arbre, le bruit, la bouche
, avec tous les moyens possibles…
Est-ce un appel, un impératif, est-ce une manière de déréaliser les
mots par rapport aux sensations et aux fulgurances ? Ce poème
clôturait d’ailleurs votre performance à Beaubourg en mars dernier.
Est-ce une sorte de manifeste pour l’écriture poétique ?

Je vous montre mes deux derniers livres qui sont sortis au Chili
avec un CD et un DVD. Ce sont des formes d’anthologie en espagnol de
choses que je n’avais pas lié en recueil depuis un moment (Pneumatika,
Foro de Escrituros, Santiago de Chile, 2006). J’écris en français,
en espagnol mais aussi en anglais qui sont des langues que je
connais plus ou moins. Quand je suis arrivé en France, je voulais
quelque part m’échapper d’un trop plein de sens castillan. Je me
suis approché du français d’une manière beaucoup plus libre, de
manière musicale et tourné vers le signifiant. Je pouvais utiliser
les noms avec une liberté inouïe et que je n’avais jamais vraiment
explorer en espagnol. Des années après, je suis revenu à l’espagnol
avec cette liberté acquise. Employer des éléments qui ne sont pas
trop chargés de sens déploie cette recherche d’écritures nouvelles et
de réalités nouvelles.

Utiliser les éléments comme l’herbe, le nuage, les taches de
sang, le souffle,… pour décrire la poésie, cela ne sera jamais assez
vaste pour comprendre tous les éléments et tous les domaines dans
lesquels la poésie se produit. En ce moment, je suis pas mal
intéressé par le souffle. C’est pour cette raison que j’ai appelé ma
poésie pneumatique, parce qu’il y a vraiment ce rapport à la
création avant le verbe et avant le mot pour le souffle. J’ai trouvé
cette composition atomique dans le langage à travers les syllabes.
Quand je travaille les syllabes, je peux passer d’une langue à une
autre par exemple. Je peux passer de l’anglais à l’italien, au
français, à l’espagnol, à l’esperanto et à d’autres langues. C’est
ce que permet l’unité atomique des syllabes. Je vise à exploiter le
caractère de permutation.

Manifeste pour l’écrire, je ne sais pas. Pour la poésie, oui. Je
pense que nous laissons des traces tout le temps et la poésie nous
dégage d’un tout tas d’excitation. Quand nous arrivons à publier un
texte et que cet objet se détache de nous, cela nous libère beaucoup
d’espace pour apprécier de nouvelles choses et composer de nouvelles
formes et de nouvelles surfaces. Nous pouvons faire appel à
plusieurs éléments et pas seulement aux mots.

 

 

Est-ce que la poésie, c’est peut-être une manière très
conceptuelle de voir les choses, ce serait aussi intéressant,
puisque vous essayez de casser le concept par rapport à l’écrit.
Votre poésie joue énormément sur sa mise en parole. Je pensais aussi
à cette volonté intérieure qui anime de nombreux poètes, cette
recherche de la langue universelle.

 

 

Je ne sais pas si nous pouvons parler de langue universelle, mais je
dirais plutôt des langues universelles. Pour moi, l’écrit est la
manière de laisser des traces, la manière consciente de laisser et
de déployer. J’écris toujours des poèmes avec des mots et je n’ai
jamais arrêté. C’est une des grandes capacités de la poésie, mais
parfois le poème écrit ne me suffit pas ou je considère que les
éléments butent pour se réaliser comme poème classique. C’est à ce
moment-là, que j’emploie d’autres moyens. Parfois, c’est une
couleur, le vert par exemple, ou une image ou une association
d’idées, qui commence par un mouvement, une pensée ou une action et
qui, peu à peu, se construit comme un texte. Je ne fais aucune
différence entre mot, couleur et son. Il y a toujours un lien entre
les choses.
Quand je fais un CD, par exemple, ce n’est pas justement un poème
lu, ce sont des autres dimensions poétiques. Parfois, je démarre à
partir de sons et de tonalité que j’ai entendu quelque part. Je les
transcris ensuite en mot et en un livre. L’écriture est vraiment un
jeu de lecture. Ce que je lis se prolonge dans ce que j’écris. Ce
que j’écris se change dans les textes que je rencontre ou que
j’écris. Parfois, il m’arrive d’écrire un poème en espagnol et de
l’écrire ensuite en français, et cette dernière version est parfois
meilleure ou ne l’est pas. Je pense que ce sont des tentatives pour
échapper au sens et de trouver de nouveaux sens. Parfois, ce sont
comme des voyages. C’est vraiment une question de langue et de
souffle. Ce souffle vient ajouter de la vie à la vie.

 

 

Ce qui est aussi marquant quand nous assistons à vos expositions
poétiques, c’est l’apport technologique de votre poésie presque
brute et qui donne une impression d’instantané qui peut toujours
dériver et se décrocher de la partition. Même s’il est assez
difficile de catégoriser votre œuvre, vous vous débattez d’ailleurs
contre toutes formes de catégories pour retrouver une action du
dire. A la performance à Beaubourg dans la grande salle du bas, vous
avez fait descendre l’écran et vous nous avez offert une
visualisation de vos textes par rapport à votre voix décalée et
redondante, sinueuse et percutante par rapport à l’écran placide de
sens. Est-ce que cela participe aussi à cette forme édifiante de
pôles de perception poétique pour essayer d’énoncer une forme
textuelle ?

 

 

Oui, ce sont des multiplications, des décompositions et des
permutations. Ce sont des manières de trouver au dedans des mots
leurs résonances qui précédent la pensée. Le véritable enjeu est de
déshabiller ces structures qui se sont, avec le temps, chargés de
sens pour récupérer la tonalité et la sonorité fondamentale, de
manière à trouver le mouvement intérieur. La possibilité
technologique de filtres et de multiples enceintes, d’images
numériques, donne forme à certaines de mes idées poétiques. Des
éléments de la technique arrivent même à me montrer des chemins, à
m’aider dans les manifestations poétiques. Ils ajoutent des erreurs.
Quand je fais un procédé électronique de ma voix, il se trouve
toujours des erreurs auxquels je ne m’attendais pas. Et là, il
apparaît vraiment des choses intéressantes. Je souligne généralement
cette erreur et je construis un vide autour d’elle. Dans des moments
comme la lecture à Beaubourg, la performance est à niveau de
concentration d’énergie optimale. J’arrive à permuter, à toucher et
à souligner une erreur fondamentale pour entourer cette espèce de
vide indescriptible partout présent.
En ce moment, je suis très activé par la permutation, mais cela peut
être aussi le silence. Je brûle aussi des textes (littéralement et
métaphoriquement). J’ai fais toute une série qui s’appelle Carbone
14, matériau chimique pour identifier l’antiquité des écrits et pour
dater tous vestiges. Je brûle ainsi le poème et je lis la différence
qui est entrain de se construire entre la flamme qui brûle l’encre
de façon à créer et poursuivre les formes, les traces et les
syllabes que le feu épargne ou brûle. Des choses toujours inconnues
et nouvelles apparaissent. Le poème est vraiment comme le balisage
de la poésie qui, de temps en temps, se manifeste.

 

 

Vous faites une performance le 1 juin à la Bibliothèque de France
dans le cadre de l’ouverture du futur Marché de la Poésie à St
Sulpice fin juin. Voudriez -vous dire quelque chose avant que nous
terminions cet entretien ?

 

 

Le premier juin, je vais faire une lecture à la Bibliothèque de
France où je vais articuler deux enceintes pour faire jouer ma voix
en stéréo et la faire bouger, de manière à créer un espace et un jeu
homophonique entre l’enceinte qui émet le son et l’enceinte qui émet
la vie.
Je vous invite à venir. Il y a aussi d’autres poètes que moi aux
Tours Est et Ouest. Je passe à 19h20, j’ai une performance de 15
minutes. Ce ne sera pas trop long. Venez nombreux. Je suis très
curieux de vous rencontrer.

Dimitri
Jageneau

 

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